L'effet madeleine
Dans une ville où les seuls loisirs modernes sont le bar - que je ne fréquente pas - et le cinéma - qui ne passe que des films commerciaux -, et où par ailleurs la majorité des habitants ont gardé un pied bien ancré dans la tradition, autant en profiter pour se replonger soi-même dans le passé.
Ce plongeon a commencé par une peau de phoque. Bien sûr, je n'avais jamais manipulé de peau de phoque de ma vie, mais sa douceur évoque les plus beaux nounours de mon enfance et son odeur soulève je ne sais quel souvenir issu de mon inconscient collectif. Avec un peu d'application et d'habileté, la peau de phoque s'est rapidement transformée en pualluk. Mes premières, et je ne suis pas peu fière du résultat.
Mais je ne me suis pas arrêtée en si bon chemin. Depuis mon arrivée ici, j'étais intriguée par les jolies tuques que portent les Inuits, les nassaks. Alors, lorsque j'ai appris qu'ils étaient crochetés, j'ai décidé de tenter l'expérience. Il y a environ un quart de siècle, ma grand-mère a passé de longues heures à nous apprendre à faire du tricot et du crochet. Autant je détestais le tricot, autant j'aimais le crochet, sauf que la plupart des ouvrages au crochet me semblaient d'une ringardise abominable - le nassak ne pouvait donc pas mieux tomber. Il m'a fallu de longues heures pour trouver le point, la façon de progresser et retrouver le geste si simple et pourtant inimitable du crochet, mais j'ai pris un plaisir fou à faire un nassak pour mon chéri (il lui manque un pompon et le motif n'est pas vraiment traditionnel, mais c'est le choix du principal intéressé).
Et pendant la petite semaine que ça m'a pris à le faire, chaque soir où je reprenais mon ouvrage, tandis que mes mains manipulaient la laine de façon automatique, mes pensées voguaient vers une petite maison carrée dans son jardin propret de banlieue avec son grand cerisier et son portail bleu, et vers la petite madame au visage jovial qui l'habitait et qui m'a appris le crochet - entre autres, car je lui dois beaucoup. Douce nostalgie.

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